Septembre 2026 · Val-d'Oise, Île-de-France
Le village de l'Oise
À vingt-sept kilomètres au nord-ouest de Paris, là où la plaine de France cède la place aux premières vallées, Mériel s'accroche à l'Oise comme une promesse tenue. Cinquante-trois hectares de forêts, deux cent cinquante de prairies, et quatre mille trois cent âmes qui, chaque matin, ouvrent leurs volets sur la rivière et croient encore au silence. La commune du Val-d'Oise, née de l'ancienne Seine-et-Oise, porte en mémoire les cistes de l'abbaye Notre-Dame du Val — fondée en 1147, première communauté cistercienne d'Île-de-France — et, plus près de nous, les pas d'enfance de Jean Gabin, qui y a grandi et dont le musée rappelle encore le poids du regard.
Mérial n'est ni un musée ni un monument. C'est un village qui a appris à survivre entre la ville nouvelle de Cergy-Pontoise et la campagne qui résiste. Les Meriellois — c'est ainsi qu'on les appelle — cultivent à la fois leur attachement et leur distance : fiers de l'abbaye classée, ils ne se revendiquent pas du cinéma. Ils ont leurs rivières, leurs chemins, et le rythme des saisons qui, ici, n'a pas été rattrapé par celui des TGV.
Nicolas
Nicolas était né à Mériel en 1932, rue de l'Église, dans une maison dont la façade regardait l'Oise et dont la cuisine sentait toujours le pain chaud. Son père, Louis, était menuisier et réparait les volets de tous les voisins. Sa mère, Clémence, tressait des paniers de jonc qu'elle vendait au marché de L'Isle-Adam. Nicolas avait un frère, Henri, de deux ans son aîné, et une sœur cadette, Marguerite, qui mourut à six ans d'une fièvre typhoïde, ce qui changea tout.
« Mon père disait que Mériel, c'était pas une ville, c'était un cœur. Une fois qu'on l'avait dans la poitrine, on pouvait aller partout — Paris, Alger, la Lune — le cœur restait là, dans la maison de la rue de l'Église. » — Nicolas, témoignage recueilli en 1998.
La famille Moncouturé
La famille Moncouturé, de nom patronymique, venait de la brousse de la commune — le quartier des Haute-Charnes, où les terres étaient pauvres et les maisons de pierre grise. Les grands-parents de Nicolas, Antoine et Marie-Anne, avaient épousé leurs noces en 1905 devant le curé de l'église Notre-Dame, qui s'appelait alors l'église Saint-Pierre. Antoine était tailleur de pierre ; il avait taillé lui-même le linteau de la porte d'entrée de la maison familiale, avec un motif de vigne et de grappe — on peut encore le voir, bien qu'une restauration des années 1970 l'ait malmené.
Clémence, la mère de Nicolas, était de la famille Dubois, une dynastie de tisserands originaires de Villiers-Adam. Les Dubois tissaient depuis le début du XIXe siècle : on raconte que leur arrière-grand-père avait fourni des nappes de table à la cour de Napoléon III pour la visite de l'impératrice Eugénie à Pontoise. À Mériel, on se souvient surtout que Madame Dubois tressait des nappes qui ne se froissaient jamais, et que ça, c'était un miracle pour l'époque.
Les années d'après-guerre
La guerre fut un long hiver. Louis, le père de Nicolas, fut démobilisé en 1940 et resta à Mériel. Il réparait les clôtures, les portes, les charrettes — il ne parlait jamais de la retraite ni de la débâcle. Quand la rivière déborda en 1945, c'est Nicolas, treize ans, qui, avec son frère Henri, porta le premier sac de terre à la porte de la maison. Le lendemain, toute la rue était là, et la maison resta sèche. Cet épisode, Nicolas le racontait rarement, mais il le racontait toujours de la même manière : sans orgueil, avec un sourire qui semblait dire « c'était normal ».
Au sortir de la guerre, Mériel changea peu. Le village resta ce qu'il avait toujours été : un assemblage de rues pavées, de cours intérieures, et d'une église dont la flèche, depuis l'abbaye du Val, se voyait à dix kilomètres. Mais en 1950, avec la reconstruction, un cinéma ouvrit au bas de la place — le « cinéma du Val » — et les dimanches, les garçons s'y faufilaient sans que les parents ne s'en aperçoivent. Nicolas y découvrit Jean Gabin. Le 17 mai 1904, Gabin était né ailleurs, à Montmartre, mais à Mériel, on le réclamait pour soi.
L'abbaye Notre-Dame du Val
L'abbaye Notre-Dame du Val, qui partage son territoire entre Mériel et Villiers-Adam, est un lieu de silence et de mémoire. Fondée en 1147 par des moines venus de Clairvaux, elle fut ruinée à la Révolution, puis reconstruite pierre à pierre par les propriétaires successifs qui l'habitaient comme un château. Aujourd'hui, ses douze hectares sont un parc ouvert au public, et les murs de l'église abbatiale contiennent encore, derrière le retable, les tombes des fondateurs.
La rivière
L'Oise, elle, ne se laisse jamais enfermer. Nicolas, enfant, y pêchait à la ligne du pont de la Route — il y passait des après-midi entières, un coude sur la pierre, l'autre tenant une canne en noisetier. Il ne prenait guère, disait-il, mais il prenait tout le reste : le bruit de l'eau, l'odeur des saules, la sensation que le temps, là, n'avait pas de raison d'avancer.
« La rivière, c'était notre horloge. Quand elle montait, on savait que c'était le printemps. Quand elle descendait, on savait qu'il fallait rentrer les foins. On n'avait pas de montre, on avait l'Oise. » — Nicolas, 2003.
Le départ
À vingt-deux ans, Nicolas partit à Paris. Il travaillait comme charpentier dans le 13e, rue de Tolbiac. Il ne rentrait pas tous les week-ends — c'était plus cher en bus — mais chaque fois qu'il revenait, il s'asseyait au bord de l'Oise, le long de la promenade, et écoutait. Les gens qui le connaissaient disaient qu'il écoutait comme les autres parlent. Il n'écoutait pas pour répondre. Il écoutait pour se souvenir de ce qu'il avait quitté.
Il se maria en 1958 à Marguerite Lefèvre, une institutrice originaire de Pontoise. Ils eurent deux enfants, Sophie et Pierre. Sophie resta à Paris et devint architecte ; Pierre revint à Mériel et prit la boutique de menuiserie de son père, qu'il tint jusqu'en 2001. Nicolas, lui, ne revint qu'après la retraite. Il acheta la maison de sa grand-mère, rue de l'Église, la restaura pierre à pierre — à l'image de ce que les moines avaient fait, si on en croit les archives — et passa ses dernières années à écrire, lentement, ses souvenirs.
Les derniers mots de Nicolas
Nicolas Moncouturé est mort en 2017, à quatre-vingt-cinq ans. Son texte, qu'il avait écrit l'été de sa soixante-dix-neuvième année, est gravé sur une plaque au bord de l'Oise, en face de l'endroit où il pêchait enfant. On peut y lire :
« Mériel, ce n'est pas un lieu qu'on habite. C'est un lieu qui t'habite. Tu peux partir, tu peux voyager, tu peux oublier. Mais un jour, tu reviens, et l'Oise te dit : je t'attendais. Et tu sais qu'elle attendait depuis longtemps. »
La plaque se trouve au pont de la Route, à deux pas du cinéma du Val, là où la rivière fait une courbe et que les saules se penchent. Si vous passez par Mériel, vous la trouverez. Les Meriellois vous la montreront même si vous ne leur dites rien.